Le respect des savants dans la civilisation islamique II

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Voici le second article consacré à la place élevée qu’occupaient la science et les savants au sien de la civilisation islamique classique :

L’intérêt pour la science porté par al-Ma`mûn :

Penchons-nous plus particulièrement sur le cas du souverain dont nous parlions dans l'article précédent, c’est-à-dire al-Ma`mûn, car celui-ci est très emblématique de l’attitude active et positive des élites politiques musulmanes à l’égard de la science et des savants. Ainsi, comme nous l’avons déjà indiqué si al-Ma`mûn a donné une grande importance aux sciences en général, il vouait quand même un intérêt plus particulier à l’astronomie, c’est ainsi qu’il ordonna aux savants spécialisés dans ce domaine de mettre au point un télescope afin d’observer les planètes. A ce propos voici ce que nous dit Sâ’id al-Andalusî au sujet de l’intérêt pour l’astronomie d’al-Ma`mûn et de ses efforts pour la faire progresser : « Dès que ‘Abdallah al-Ma`mûn devint calife, sa noble âme fit tout pour accéder à la sagesse et pour ce faire il s’occupa en particulier de philosophie ; par ailleurs, les savants de son temps étudièrent en profondeur un livre de Ptolémée et comprirent les schémas d’un télescope qui y était dessiné. C’est ainsi qu’al-Ma`mûn rassembla tous les grands savants présents à travers les régions du califat, et il leur demanda de construire le même genre d’instrument afin qu’ils observent les planètes à la manière dont Ptolémée l’avait fait et ceux qui l’avait précédé. L’objet vit donc le jour, et les savants l’amenèrent dans la ville d’al-Chamâsiyya qui se trouvait dans la région de Damas dans le Châm, et ce, en 214 de l’Hégire ; à travers leurs observations ils déterminèrent la durée précise d’une année solaire ainsi que l’inclinaison du soleil, la sortie de son centre et la situation de ses diverses faces, ce qui leur permit de connaître l’état et les positions des autres planètes. Puis la mort du calife al-Ma`mûn en 218 de l’Hégire (833) mit fin à ce projet, mais ils achevèrent néanmoins la lunette astronomique et la nommèrent « le télescope ma`mûnique » ».

L’octroi de récompenses aux savants :

Dans cette logique de soutien à la science et aux savants, il faut savoir que ces derniers pouvaient obtenir de grandes récompenses et de nombreux dons afin de les encourager à persévérer dans leurs recherches scientifiques, et ce, dans des proportions extraordinaires et incomparables avec ce que pouvaient recevoir les représentants d’autres professions.
A titre d’exemple rappelons qu’al-Ma`mûn donnait à celui qui traduisait un livre de langue étrangère en arabe le poids de ce livre traduit en or ; évidemment, ces sciences traduites n’étaient pas en rapport avec les sciences religieuses, il s’agissait notamment de sciences issues des Grecs, des Romains ou des Indiens, lesquelles étaient principalement en rapport avec la médecine, les mathématiques, l’architecture et les autres sciences de la vie.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le travail de traduction fut à l’époque d’al-Ma`mûn très dynamique, ce qui permit d’accéder à une proportion immense de savoirs et de sciences, lesquels furent en partie à la base de l’apparition de la civilisation la plus brillante que l’humanité ait connue dans toute son histoire.

La traduction à l’époque d’al-Ma`mûn et à notre époque :

Dans le prolongement de ces propos concernant la traduction nous sommes amenés à constater que les musulmans contemporains ont beaucoup délaissé ce travail de traduction, et de manière plus générale disons que nous sommes désormais bien loin de ce que fut la vie scientifique et culturelle à l’époque d’al-Ma`mûn.
Les statistiques actuelles montrent que le monde arabe ne traduit que trois livres pour 100 000 habitants par an, alors que par exemple l’entité sioniste à elle seule traduit 100 livres pour 100 000 habitants par an. Ces chiffres édifiants mettent clairement en évidence l’effondrement culturel et scientifique que vivent les musulmans aujourd’hui.
Toujours dans le même ordre d’idée rappelons que les califes abbassides al-Mansûr, al-Ma`mûn et a-Mutawkkil envoyèrent des émissaires à Constantinople et dans d’autres villes de Byzance afin qu’ils récupèrent des livres issus de la Grèce antique et désormais délaissés par ceux qui en avaient hérités, lesquels ne comprenaient pas quelle était leur valeur. Par ailleurs, il faut rappeler que les califes musulmans envoyaient aussi parfois des savants à Byzance pour qu’ils achètent des livres scientifiques grecs, de même que les califes des dynasties omeyyade et abbasside acceptaient de la part des chrétiens, Sabéens et autres Madjûs vivant en terre d’Islam des livres scientifiques à la place de l’impôt que ces derniers devaient verser.
C’est ainsi que les califes musulmans étaient des plus respectueux à l’égard du savoir et des savants et faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour les soutenir et les encourager. Nous pourrions donner une multitude d’exemples mettant en évidence cette réalité, réalité qui ne fut pas ponctuelle ou éphémère mais dura bel et bien pendant plusieurs siècles successifs, ce qui prouve bien que cette dernière n’était pas le fruit du hasard ou le fait d’un calife en particulier intéressé par les sciences.
Cet attrait pour les sciences était l’une des composantes essentielles de l’Etat musulman dans ces différentes formes, il a en outre notamment produit de grandes universités à Cordoue, Grenade ou Talitla en Andalousie, lesquelles ouvrirent leurs portes à des individus venant des quatre coins de l’Europe et ayant une grande soif de savoir, soif qui ne pouvait pas être étanchée dans leurs contrées d’origine car celles-ci ne connaissaient aucun dynamisme dans le domaine des sciences ni aucun environnement propice à l’apprentissage du savoir, dynamisme et environnement qu’on ne pouvait trouver à l’époque qu’en terre d’Islam.
Notons à ce propos ce que dit Sarton : « Les musulmans – ces génies orientaux – ont réalisé le plus grand exploit de tout le Moyen-âge, c’est-à-dire que la plupart des ouvrages les plus importants, originaux et riches en termes de contenus ont été à cette époque écrits en langue arabe, c’est ainsi que du milieu du VIIIe siècle jusqu’à la fin du XIe siècle cette dernière était la langue de la science et du progrès pour le genre humain, cela était tellement vrai que quiconque voulait à l’époque accéder au savoir le plus en pointe de son temps se devait d’apprendre la langue arabe, et c’est d’ailleurs ce que firent de nombreux individus qui ne connaissaient au départ rien de cette langue. En outre, il n’est pas nécessaire de rappeler les réalisations scientifiques dans les domaines des mathématiques, de la physique, de la chimie, de l’astronomie, de l’horticulture, de la médecine ou encore de la géographie accomplies par les musulmans ».

Pour finir nous devons nous nous poser plusieurs questions essentielles en rapport avec ce que nous venons de voir et qui nous concernent nous musulmans contemporains : Pourquoi la plupart des musulmans fuient les questions scientifiques aujourd’hui ? Pourquoi l’Islam est accusé d’être arriéré et sclérosé ? Pourquoi de nombreux Occidentaux laïcs et pessimistes affirment que les règles que nous avons rappelées plus haut ne sont que théoriques et sont parfaitement inapplicables dans la vie réelle des gens ? Pourquoi ils enracinent dans nos croyances le fait que la religion est le contraire de la science et que la première s’oppose radicalement à la seconde ? Ou bien le fait que si un individu veut devenir un vrai savant, il se doit de se débarrasser des entraves de la religion ?
Toutes ces idées ne s’opposent-elles pas fondamentalement à ce que nous avons vu, c’est-à-dire qu’en terre d’Islam la science fut pendant longtemps largement encouragée, notamment par les divers califes musulmans qui se succédèrent à travers les siècles, que la science et les savants avaient une position prestigieuse et importante au sein de ces sociétés ; ainsi, cet encouragement structurel du pouvoir musulman au savoir et la science ne fut-il pas fonctionnel, concret et visant à être appliquer dans le réel ?
Et en guise de conclusion nous voulons rappeler ce verset magnifique en lien avec ce que nous venons de dire : « Et ils s’informent auprès de toi : « Est-ce vrai ? » - Dis : « Oui ! Par mon Seigneur ! C’est bien vrai. Et vous ne pouvez-vous soustraire à la puissance d’Allah » (Coran 10/53).

Râghib al-Sardjânî
 

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